673061_com_songsinthe1

L'accomplissement final. Le pinacle. La huitième merveille du monde. Le huitième art à lui seul... Voici quelques manières de résumer en une phrase Songs In The Key Of Life. Le sommet d'un génie absolu de la musique: Stevie Wonder. Comment je vais m'y prendre pour parler d'un tel album ? Bon, ça va être difficile, mais bon, sait-on jamais... Essayons. En 1972, Stevie Wonder laisse exploser son génie avec Talking Book, l'album de la maturité, un disque acclamé par la critique et les fans. Fort heureux du succès de son skeud (qui contenait quand même You Are The Sunshine Of My Life et Superstition, on n'est pas là pour rigoler...), le jeune génie aveugle et multi-instrumentiste récidive avec le mythique Innervisions de 1973, un album remarquable qui achève de faire de Stevie Merveille une star mondiale de la musique. L'album qui suit l'année d'après, Fulfillingness' First Finale, est dans la bonne lignée, mais marquera quand même moins les esprits... Alors Stevie ne va pas s'arrêter là... Il va en découdre une bonne fois pour toutes. La solution ? Un double album. Une enculade de chansons faites pour devenir des tubes, des merveilles mélodiques et symphoniques. Avec, qui dit mieux... un disque bonus ! Un troisième disque ! Un EP quatre titres comportant des morceaux qui n'ont pas pu aller sur le double original faute de place... Tout cela sort en 1976. Nous sommes arrivés à destination: l'infernale spirale orangée de Songs In The Key Of Life. Un double album et demi, comme l'avait fait George Harrison avec All Things Must Pass... 21 chansons à tomber par terre, qui marquent l'aboutissement absolu de Stevie. Vous êtes tristes, et vous recherchez le paradis sur Terre ? Ne cherchez plus: il faut juste débourser 22 euros (oui, l'album n'est pas donné !), et vous avez 100 inlassables minutes de paradis sur Terre.

Chaque musicophile trouvera son compte dans Songs In The Key Of Life. Là-dedans, Stevie mêle soul (Love's In Need Of Love Today, Joy Inside My Tears), funk (I WishBlack Man) ou pure pop (Isn't She Lovely, Ebony Eyes). Le grand public y trouvera même son compte avec cette avalanche insensée de tubes: Sir Duke, I Wish, Pastime Paradise, Isn't She Lovely, Another Star... Oui, ce disque est un best-of à lui tout seul. Et comme cette chronique commence à prendre une sérieuse tournure de 'publicitaire voulant absolument vendre sa camelote', passons direct au track-by-track !

Pour faire entrer l'auditeur dans les "chansons de la clé de la vie", Stevie n'y va pas par quatre chemins et a choisi de faire directement chialer celui qui écoute, avec les 7 minutes féériques de Love's In Need Of Love Today. Le morceau (et l'album) s'ouvre sur des choeurs à filer les frissons, et quand la voix de Stevie démarre, c'est un billet direct pour un autre monde. La chanson, dans un pur style soul, est répétitive, mais on ne s'en rend franchement pas compte: tout fonctionne à merveille, la chanson passe comme une lettre à la poste... Une ouverture extraordinaire, fantastique. A faire briller et pâlir les yeux... Tirés du monde où nous sommes, nous voici devant Have A Talk With God. Vraiment bizarre que ce titre soit le second du disque entier, car il s'agit, en plus du plus court, du plus space, du plus enlevé. Cette chanson aux accents électro quasiment avant-gardistes n'a rien à voir avec les autres de l'album. Mais elle ne fait pas tâche pour autant, son côté sombre la rend fascinante, et encore une fois, cette merveille passe trop vite. Mais avec Village Ghetto Land, on rentre dans le lourd. Mais alors, le trèèèèèès lourd... Cette chanson est ahurissante de bauté et de maîtrise. Portée par des cordes, ce qui rend l'ensemble très "musique de chambre", Village Ghetto Land n'est rien de plus qu'un monstre. Un monstre engagé, qui parle de la misère. Stevie aura rarement aussi bien chanté que là-dessus. Le résultat est phénoménal, beau, monstrueux. Une des plus belles chansons de l'album, et de Stevie en général ! Ca commence bien !

On est reparti de plus belle avec un nouveau monstre. De toute façon, qulle chanson de cet album n'est pas un monstre ? Ici, il s'agit de Contusion. Un instrumental quintessentiel. Une sorte de jazz/funk endiablé, avec un riff inoubliable, qui fait se pousser des ailes à l'auditeur. Ou un deuxième trou au cul. Ou les deux. Là, le mot génie n'est pas usurpé, tout le talent de Stevie est résumé dans cet instrumental magistral. Enfin, la face A se terminait sur un classique absolu, un tube même, j'ai nommé Sir Duke, un hommage à Duke Ellington (alors mort il y a peu: les hommages viendront de partout, Miles Davis lui dédiera même un morceau de... 32 minutes !), et au jazz de manière générale. Cette intro de saxos est cultissime, tout comme le refrain. Sir Duke est une chanson entraînante née pour être un tube. Et on a vu ce que ça a donné: une des plus grosses machines à fric de Stevie Wonder ! Mais quelle machine !

La face A est tellement réussie que le reste n'a pas intêret à décevoir... Mais penser que Songs In The Key Of Life peut s'avérer décevant, c'est penser l'impensable. Preuve en est avec I Wish. Une chanson un peu oubliée de nos jours, mais qui fut à l'époque un sacré tube. Etant donné qu'il arrive après un autre gros tube, l'album commence à prendre une dangereuse ampleur... Mais I Wish est une cavalcade funk/pop magistrale, portée par un Stevie en grande forme. Impossible, en écoutant ça, de rester assis et calme... On est logiquement en sueur à la fin des quatre minutes de cet intense morceau qui fait se trémousser partout. Comme quoi, morceau qui fait se trémousser partout ne veut pas forcément dire merde innommable... Très loin de là ! Changement radical de style quand arrive Knocks Me Off My Feet. Une bien belle ballade embellie par le piano de Stevie. Sans être l'une des plus grandes chansons de l'album, Knocks Me Off My Feet reste superbe.

Troisième titre de la face B, troisième tube de l'album. Dès l'intro, tout le monde aura évidemment reconnu Pastime Paradise. Une chanson qui, 20 ans plus tard, sera davantage connue dans sa version 'massacre' par le rappeur Coolio. Bon, j'exagère, il y a pire, comme reprise, mais franchement, faire une version rap de Pastime Paradise était une occupation peu concluante et franchement au summum de l'inutilité... Une telle chanson ne méritait pas ça... Car, dans la version originale, tout est parfait et trop court: le chant de Stevie est divin, l'ensemble est élevé par des percus géniales. Pastime Paradise est un classique instantané, une de mes préférées absolues de l'album. Une chanson magistrale et qui reste longtemps dans la tête... Ainsi soit-il pour Summer Soft. Ici, c'est également la perfection absolue. Je vais être franc, Summer Soft est quasiment ma chanson préférée de tout Songs In The Key Of Life... Quasiment, car juste derrière As, que nous verrons plus tard... Summer Soft bénéficie d'une prouesse mélodique incomparable face à laquelle tous les poils se hérissent... Le final, tout en augmentation vocale, en devient presque haletant, fout des frissons... Je ne vois même plus quoi dire car cette chanson est au-delà des mots. Une des plus grandes de tout Stevie Merveille, tout simplement !

Et alors, Stevie... Au point où on en est, on va pas se gêner, hum ? On va terminer le premier 33 tours de Songs In The Key Of Life en beauté. C'est rien de le dire ! Encore un sommet, encore une chanson indescriptible, encore Stevie à son meilleur, c'est ce que l'on se dit lorsque commence à résonner Ordinary Pain. 6 minutes. Six putain de minutes commençant avec la belle voix de Stevie, qui se fait tout à fait calme. Au début, Ordinary Pain n'est qu'une jolie ballade bien plaisante et belle pour les tympans. Au début ! Car aux alentours de 2'30, la chanson devient tout autre, se métamorphose entièrement, et Ordinary Pain devient du tout au tout un funk insensé, incroyable. Dans cette deuxième partie, Stevie ne chante pas, pour laisser la place à Shirley Brewer, une chanteuse qui se débrouille manifestement très bien, et parvient à pimenter encore plus la chose... Ordinary Pain est encore plus fameux qu'une choucroute un soir d'hiver, c'est une chanson quintessentielle, à l'image même de Songs In The Key Of Life.

Début du disque 2, début de la face C. Seulement trois titres ornent cette face, on passe donc à des morceaux considérablement plus longs... Et cela s'ouvre sur le gros, gros, gros, gros (continuer jusqu'au coma) tube absolu du disque. Isn't She Lovely. Bon, j'vais pas vous la faire, hum, tout le monde connaît cette chanson ? Rassurez-moi... Un pur bijou pop écrit pour la fille de Stevie, alors toute bébé et toute lovely, car il vaut mieux ça que "isn't she ugly"... La chanson, véritablement mythique et, je me répète, connue de tous, est ici dans sa version longue, de plus de six minutes. En quoi consiste le rallongement ? En un solo d'harmonica inoubliable de Stevie, sur lequel viennent se poser des gimmicks sonores très sympas, enregistrements de la fille de Stevie en train de barbouiller dans la flotte. Ce rallongement est sans doute un petit peu longuet par rapport à la version single, mais pas non plus de quoi crier au scandale ! Dans l'ensemble, un vrai gros tube, totalement immortel. Joy Inside My Tears est tout de suite moins gaie. Ici, on est dans un pur moment de soul music, accentué par des synthés omniprésents mais pas dérangeants. Une chanson tout à fait sublimissime. Le final ad vitam aeternam est très réussi, pas le temps de s'ennuyer une seule seconde... On se rendra vite compte que Joy Inside My Tears était le moment reposant de la face C... Car direct après arrive le pilier absolu de l'album niveau durée, les huit minutes ahurissantes de Black Man. Du pur et immense funk. J'ai dit, tout à l'heure, à propos de I Wish, qu'on en sortait en sueur, mais ce n'est rien à côté de Black Man... Une chanson plutôt engagée sur l'égalité des peuples: Stevie cite les découvertes et inventions des grands hommes et grandes femmes du monde entier, souvent noirs, mais aussi blancs ou jaunes... Une énumération qui vient en fait signifier que tous les peuples ont oeuvré pour le bien de l'humanité, et pour la découverte... Un message anti-rasciste qui fait toujours son effet, même si un peu vieillot... Côté musical, c'est tout simplement miraculeux. On est dans du funk endiablé rarement égalé. Stevie est au sommet le plus absolu. Black Man est un moment culte et inlassable. Tellement qu'au bout des 8'30 que le morceau dure, on se dira toujours "merde, c'est déjà fini... ?" !

Le message pour l'égalité des peuples repart de plus belle au début de la face D, avec Nguiculela/Es Una Historia/I Am Singing. Pas un medley, il ne s'agit que d'une seule et même chanson ! Mais chantée en anglais, espagnol et... zoulou ! Sur une instru remarquable, très exotique. Une superbe chanson méconnue, mais franchement géniale. Place à l'incartade douce et reposante, presque romantique, avec If It's Magic. Il est vrai que cette chanson a un côté très légèrement gomme, ce qui lui vaudra d'être parfois décriée. Personnellement, je la trouve, comme les autres, immense. Le truc fonctionne à merveille, la voix de Stevie fait l'objet d'un diamant brut, sur une harpe très belle. Un superbe titre, bien reposant et frais.

Sans transition, tel PPDA... Car voici qu'arrive, accrochez-vous bien, le sommet absolu de l'album, le sommet absolu de Stevie Wonder. LA chanson. De quoi je parle ? Des sept minutes fantastiques de As. Et là, face à un tel joyau, le silence se fait. Quel putain de chef d'oeuvre, que voulez-vous que je vous dise de plus... ? Et c'est rien de le dire, que c'est un chef d'oeuvre, étant donné que vous remarquerez que, jusque-là, dans cette chronique même, tout l'album a été encensé. Alors il est forcément difficile de parler de son sommet absolu, non ? As, oscillant entre émotions diverses, est la quintessence absolue... Refrain grandiose, un Stevie qui se met subitement à hurler comme un bon gros bluesman... Cette chanson est la magnificence totale d'une oeuvre colossale. Sincèrement, que dire de plus ?? A part peut-être ces deux mots: écoutez-là !

Difficile de passer après un tel sommet... C'est déjà la fin du deuxième 33 tours, et il faut bien une grande finale époustouflante, non ? Hé bien, comble de l'impossible, Stevie y parvient, avec les 8 minutes géniales et dansantes de ce qui peut-être considéré comme le cinquième tube de l'album, Another Star. Là, Stevie se fait latino, salsa même ! Un rythme très brésilien orne ce classique. Le refrain, cultissime avec ses choeurs en puissance, sera repris à toutes les sauces (je parle en connaissance de cause: j'ai entendu un honteux massacre l'autre jour à la radio...). Another Star est un grandiose et immense final, à écouter absolument (mais comme tout l'album, de toute façon !).

Maintenant que nous avons épluché les deux 33 tours dans leur intégralité, passons maintenant à l'EP bonus ! Un EP justement nommé A Something's Extra Record. Quatre titres bonus, pour un disque au milieu entre le 45 et le 33 tours, s'écoutant à la vitesse 33 tours. En fait, c'est un 25 cm, un format de disque précurseur du 33 tours, et qui était beaucoup utilisé dans les années 50. A Something's Extra Record est tout simplement une pépite de plus, désormais placé, dans le format CD de Songs In The Key Of Life, à la suite du CD 2, à la suite de Another Star. Le premier des quatre morceaux est une merveille absolue, plongeant dans la soul/pop. Saturn est tout simplement... magnifique. D'ailleurs, c'est franchement une honte que ce morceau n'ait pas trouvé de place parmi les deux 33 tours. Le sommet du troisième disque ! Ebony Eyes est dans la même trempe que Isn't She Lovely, c'est-à-dire, une chanson très rafraîchissante, pop, qui ne prend pas la tête. Pas inoubliable, mais franchement sympa ! All Day Sucker est un funk génial et entraînant à la Black Man, qui aurait lui aussi pu trouver sa place parmi les deux 33 tours... Le meilleur morceau de l'EP avec le sublimissime Saturn. Enfin, tout se clôt sur un instrumental, j'ai nommé Easy Goin' Evening (My Mama's Call). Un instrumental un peu déglingué, très lent, porté par l'harmonica de Stevie. Certains voient en ce titre le point faible de Songs In The Key Of Life... Ce n'est pas faux. Bon, cet instru n'est pas à chier, hum ? Mais tout de même, après tout ce que l'on vient de se prendre dans la gueule, ça fait un petit peu laisser aller. C'est d'autant plus dommage que ce titre est le dernier... Mais, rien de très grave non plus !

Voilà, en ce qui concerne Songs In The Key Of Life, j'ai rempli mon humble tâche de chroniqueur amateur des bas-fonds... Un titre en dessous du reste (le dernier), mais le reste est fabuleux, fantastique, immense, grandiose, monumental, impérial, géant, merveilleux, génial, grandissime... bandant, bref, tétanisant de maîtrise et de génie. Vous en connaissez beaucoup, vous, des albums de cette trempe, qui dégagent une telle maîtrise musicale, qui sont de telles prouesses mélodiques ? C'est absolument impensable de nos jours de se dire qu'une pareille Oeuvre d'Art a été écrite, composée, interprétée, produite et arrangée par un gars de 26 ans, et, qui plus est, aveugle... Face à ça, l'évidence se fait, Stevie Wonder, qui a malheureusement gâché ses talents et n'est plus que l'ombre de lui-même aujourd'hui, a été pendant quelques années, le génie le plus absolu de la musique moderne. 11 ans plus tard, Prince, digne successeur de Stevie, réalisera le Songs In The Key Of Life des années 80, le double chef d'oeuvre Sign O' The Times. Mais ce disque, tout imposant et novateur qu'il est, ne parviendra quand même pas à faire oublier la spirale orange. Une spirale orange qui hante encore n'importe quel musicophile 35 ans plus tard. On ne peut pas savoir à quoi ressemblera la musique dans 500 ans ou 1000 ans, mais on peut d'ores et déjà savoir que Songs In The Key Of Life fait partie de ces oeuvres qui résisteront au temps et à la nouveauté pour des siècles et des siècles...

DISC 1

1. Love's In Need Of Love Today (7.05)

2. Have A Talk With God (2.43)

3. Village Ghetto Land (3.25)

4. Contusion (3.47)

5. Sir Duke (3.54)

6. I Wish (4.18)

7. Knocks Me Off My Feet (3.38)

8. Pastime Paradise (3.27)

9. Summer Soft (4.28)

10. Ordinary Pain (6.27)

DISC 2

1. Isn't She Lovely (6.35)

2. Joy Inside My Tears (6.30)

3. Black Man (8.29)

4. Nguiculela/Es Una Historia/I Am Singing (3.56)

5. If It's Magic (3.12)

6. As (7.08)

7. Another Star (8.27)

A SOMETHING'S EXTRA RECORD

1. Saturn (4.54)

2. Ebony Eyes (4.16)

3. All Day Sucker (5.05)

4. Easy Goin' Evening [My Mama's Call] (3.56)