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Dépression, dépression, alcool, dépression, alcool, alcool, dépression... Voilà l'état dans lequel est Neil Young en 1974. En cet an de grâce, le Loner canadien est en pétage de plombs total. Deux ans auparvant, son album Harvest est un pur triomphe à échelle internationale, mais des problèmes apparaissent dans le groupe qui l'accompagne, le Crazy Horse. Problème survenant de Danny Whitten, le guitariste. En effet, ce dernier est accro aux drogues dures, et notemment à l'héroïne. Devenant vite ingérable, il est viré à coups de pompes par le Loner. Mais Young est un type humble; il ne veut pas laisser son pote dans la merde, et lui file une petite aide financière en guise d'adieu. Cette aide financière partira dans une dose d'héro qui sera fatale à Whitten. Et ça, le Loner ne s'en remettra jamais. Commence une longue dépression qui s'étalera sur trois ans et ne va pas aller en s'arrangeant. Quelques mois après la tragédie Whitten, Bruce Berry, le fidèle roadie du Loner, décède lui aussi. Et on rajoute à la dépression un alcoolisme aggravé... La tournée de 1973 est envahie par une profonde joie de vivre et des instruments puant le whisky. Néanmoins, Young enregistrera live (mais seulement avec des morceaux inédits, en revanche !) le premier volet d'une trilogie dépressive. Cet album, c'est Time Fades Away, une disque rageux qui n'existe toujours pas en CD de nos jours, ce qui est une honte... Il enregistre ensuite toute une série de morceaux, en studio cette fois. Le résultat final est Tonight's The Night. Mais la maison de disques refuse tout net de produire un disque aussi sombre venant de la part d'un génie en pleine gloire. Tonight's The Night sera finalement le troisième volet de la trilogie dépressive, et sortira en 1975. Le disque n'étant pas accepté dans l'immédiat, il faut un autre album à Young. Et de ce côté là, il va pondre la marchandise attendue. Pire, il va réaliser dans la foulée son chef d'oeuvre absolu. Un album plus jusqu'au boutiste encore que Tonight's The Night niveau dépression, mais que la maison de disques acceptera quand même. Et ce disque, deuxième de la trilogie du Loner, sort en 1974. Il s'agit de l'exorcisme par la musique d'un homme perdu. Il s'agit de l'album dont nous allons parler maintenant. Il s'agit de On The Beach.

La pochette donne le ton. Clairement, il s'agit de la plus belle de toute la discographie du Loner. Et une des plus belles de toute l'histoire du rock, carrément. Une de mes pochettes de chevet. Un joyau photographique, qui dégage une mélancolie aussi profonde qu'un soir d'automne sur la terrasse du 5ème étage. Le Loner ne se montre pas, est de dos. Pourtant, quelques clichés souriants seront faits, mais ne seront même pas gardés pour le verso... La joie, ici, c'est la mort. Elle ne doit pas se montrer. Et puis, même, de toute façon, il n'y en avait pas dans le caisson du Loner à cette époque... Young est donc pris de dos, et en plus, de loin. Il a enlevé ses chaussures. L'image terrible d'un homme prêt à passer à l'acte de la manière la plus naturelle qui soit: la mer. Les chaises d'un vide écoeurant, symboles de Whitten et Berry ? Et cette voiture enfouie au fond du sable ? What's the fuck ? Alors, oui, je vois des symboles là où il n'y en a pas, probablement... Il n'empêche que cette pochette me fout le cafard autant que l'album en lui-même. C'est inimaginablement beau, mais c'est aussi totalement plombant et triste.

Le contenu, rassurez-vous, n'est pas en reste ! Huit titres, pour quasiment 40 minutes dans un monde qui n'est ni le paradis, ni l'enfer... Qui est un outre-monde assez vagabond, assez méconnu, mais dans lequel Neil n'hésite pas à s'aventurer. Pourtant, il attaquera l'album sur un morceau court, plutôt conventionnel, joyeux (tout est relatif, hum ?) si on le compare au reste. Walk On est une intro racée et sublimissime, au riff se retenant immédiatement. Dès que la sublime voix de Neil (autant il n'en avait plus sur Tonight's The Night, autant là, il explose le quotat de beauté vocale) retentit, on sent le malaise. On sent la dépression chronique qui est bel et bien là, et ne s'en ira que difficilement. Au moyen de la musique, sûrement. Bref, si Walk On ne prépare pas au cataclysme suicidaire de la chanson suivante et de la face B, c'est une chanson efficace qui convainct tout de suite l'auditeur.

Toutefois, même si cette intro est d'enfer, certains pourront penser que le gros du disque commence avec See The Sky About To Rain. Une ballade magistrale organisée selon des critères dépressifs type. Dès la première seconde, quand cet Hammond (ou, si c'est juste un synthé, ça reste drôlement beau et réussi) surgit du vide, un profond malaise s'organise entre Neil et son auditeur. Pour cinq minutes, on a Neil, ou du moins son esprit, en face de nous. On est son unique spectateur. Il est bien présent, aux claviers, et expose son mal-être au grand jour. Mais ce malaise est quelque chose de profondément personnel qui ne peut être compris que par un seul musicophile à la fois. C'est pourquoi Neil va à la rencontre de chaque auditeur, un par un. Pendant les seules cinq minutes de See The Sky About To Rain, avant de disparaître à nouveau dans le néant. Ou dans un studio à Toronto. Ou dans les deux. See The Sky About To Rain est un exorcisme personnalisé. Peut-être le morceau qui illustre le mieux la torture morale du Loner à l'époque. Un morceau à ne pas écouter à jeun, vous êtes prévenus ! Mais qui réveillera le double du Loner qui est en chaque musicophile. Un effet plombant incroyable pour un sommet absolu, un chef d'oeuvre profond et difficilement définissable, dans le fond. Déchirant, en réalité. Le temps se couvre...

Participation de David Crosby pour Revolution Blues, premier des trois morceaux de l'album à conteni de mot "blues" dans son titre. Ici, c'est bien plus rock et réveillé que See The Sky About To Rain, mais c'est au moins tout aussi trippant. Neil prend un faux air à Bob Dylan tout au long du morceau, dans sa façon de chanter. La rythmique est d'enfer (la basse !), et ces solos de gratte, divins. Difficile de parler de Revolution Blues, car, là encore, on est face à un monument absolu. Un des sommets de l'album, peut-être même le sommet de la face A. D'ailleurs, c'est même sûr. Une puissance monumentale qui vient prouver que l'alcool ne ruine pas forcément le talent. Tout le talent de Neil est là-dedans. Vous m'avez compris, Revolution Blues est une date. On The Beach est un disque qui alterne assez bien l'ambiance. For The Turnstiles est une incartade au banjo tout à fait douce et calme, très rurale, qui pourrait presque passer pour le moment de répit du disque. Après, sans pour autant être mauvais, For The Turnstiles reste la chanson la plus faible de l'album. 3 petites minutes, pourtant, on s'emmerde un peu parfois. Sans doute le côté rural est-il un peu trop poussé, sans doute je n'aime pas le banjo. Mais la voix de Neil fait des merveilles. A défaut d'être un monument, For The Turnstiles est extrêmement sympa et saura satisfaire le fan Loneresque de base.

Fin de la face A avec Vampire Blues... Ici, le terme blues n'est franchement pas usurpé ! En effet, ici, le Loner se fait bluesman de base. Le résultat est difficile d'accès, dans le sens où l'on acrrochera pas de suite à la chanson... Mais, au bout de quelques écoutes, Vampire Blues s'avère être un joyau presque oppressant, et un petit blues délectable tout en restant sombre, bien dans la tonalité de l'album. La face A aura été marquée par une ambiance pesante et des moments de désespoir (See The Sky About To Rain évidemment, mais aussi Revolution Blues) qui poussent immédiatement l'auditeur à retourner le vinyle. De quoi se rendra-t-il compte ? Que, lors de la face A, il n'a encore rien découvert...

Nom de Dieu de merde, qu'elle est gratinée, la face B ! Clairement, enlevez toute corde qui traînerait à côté de vous ! Pour peu que vous soyez un tantinet sensibles, vous n'allez pas supporter cette face B tout simplement suicidaire. La face B s'ouvre sur le titre éponyme de l'album, soit les sept minutes tout rond de On The Beach. Le pilier central. Le sommet absolu du skeud, ce qui veut tout dire. Et même mieux, un des grands sommets du Loner. C'est très très très sombre et dépressif, et, grosso modo, que dire ? Répétitif, mais on ne s'en rend jamais compte. Long, mais on ne s'en rend pas compte non plus. Le temps passe à la vitesse de la lumière, malgré le côté plombant de la chose. Neil arrive à faire passer une émotion extraordinaire avec si peu de choses... Un rythme lent, un riff lourd et pesant comme un soir d'orage. On The Beach, avec participation de Graham Nash, est un choc auditif pour n'importe quel fan de Young, un morceau qui emmène loin au risque de ne plus jamais revenir. Le Loner est au summum de son enfer moral, et en fait quelque chose de beau. Voilà, c'est beau. Je suis con des fois, parce qu'il n'y a que ça a dire, c'est beau ! Tout le reste est du remplissage ! A quoi sert cette chro, d'ailleurs ?

M'enfin... Le morceau pouvant servir d'entracte aux deux monstres de la face B est Motion Pictures. Une chanson très sobre tout en restant lourde. Sorte de version trash de For The Turnstiles. Acoustique également. Une splendeur qui, si elle ne fait pas partie des meilleurs moments de l'album et a le défaut d'être coincée entre deux magnificences absolues, demeure bien représentative du climat de l'album. Enfin, On The Beach se paie le luxe de terminer en beauté. Mais quand je dis en beauté, c'est en beauté, hum ? Le final de l'album peut directement se hisser au rang du titre éponyme de l'album. Et le morceau en question, c'est les 9 minutes complètement Dylanesques de Ambulance Blues. Gratte acoustique, harmonica, voix. Répétitif par pur principe folk, mais, comme sur On The Beach tout à l'heure, on ne s'en rend absolument pas compte. Ambulance Blues, cette si belle furie folk, laisse pantois et rêveur, et ne donne qu'une envie, remettre l'album au début. Un morceau fleuve qui est la fin parfaite pour un disque de ce genre. Encore une fois, loin d'être à écouter au réveil... Reste cette mélodie sublimissime, et Neil qui prouve une fois de plus qu'il peut très bien égaler Dylan quand il le veut. Ambulance Blues possède cette ambiance si particulière de triste gai. Un morceau plombant (petit exercice pour la fois prochaine: calculer combien de fois le mot "plombant" est utilisé dans cette chro !) mais dégageant tout de même, dans son fond, une très légère lueur d'espoir. Une lueur se cachant quelque part dans sa musicalité, mais qui ne veut pas vraiment se montrer. C'est un peu ça, Ambulance Blues. Quoiqu'il en soit, un morceau magistral; on ne pouvait rêver meilleure conlusion !

Compte tenu du fait que Tonight's The Night a été enregistré avant, on peut considérer que On The Beach est l'aboutissment final de la dépression de Young. Neil, ici, est au fond du trou, il n'en peut plus. Et il arrive à produire à partir de là, sa plus belle oeuvre. Une oeuvre aussi forte que Pink Moon de Nick Drake, une oeuvre aussi puissante que, dans un autre style, Pornography des Cure... On ne s'attend pas à ça d'un album de Neil Young, et pourtant, On The Beach fait le même effet que les classiques cités. Pour une fois, je ne m'attarderais pas dans la conclusion, un tel album n'en a pas besoin. Juste résumé en quelques mots, On The Beach est un pilier méconnu, constituant le pinacle même du Loner. Si vous aimez Patrick Sébastien, pas besoin de se pencher sur ce disque, mais si vous aimez les chefs d'oeuvre torturés, alors, il vous tend les mains... D'ailleurs, il en a marre de tendre les mains, qu'attendez-vous ??

1. Walk On (2.42)

2. See The Sky About To Rain (5.02)

3. Revolution Blues (4.03)

4. For The Turnstiles (3.15)

5. Vampire Blues (4.14)

6. On The Beach (7.00)

7. Motion Pictures (4.23)

8. Ambulance Blues (8.56)