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"Aucun artiste ne s'est autant livré que John Lennon sur son premier album" - Lenny Kravitz.

1970, la fusée explose en plein vol: les Beatles, c'est fini. Une nouvelle qui devait tomber, et qui se sentait depuis déjà deux ans, à force d'engueulades, et d'albums qui ressemblaient de plus en plus à une mise en commun des travaux solo de chacun. Mais, pas de problème: John, Paul, George, et même Ringo, continueront tous à assurer dès 1970. En vrai solo, cette fois. Indéniablement, en la matière, 1970 a été une grande année, une très grande année, et même la meilleure, les carrières solo des Scarabées étant toutes très inégales. Si on oublie l'album de Ringo, on obtient, en trois albums, la perfection absolue. George Harrison sort le double All Things Must Pass, un pur monument parfait de bout en bout, comptant parmi les plus grandes oeuvres musicales depuis 1954, naissance officielle du rock. Bien que All Things Must Pass soit incontestablement le plus grand disque d'un ex-Beatle en solo, le premier album de Paul, sobrement intitulé McCartney, est également un sommet. Reste l'album de Lennon. Et c'est de celui-là que nous allons parler, au cas où vous n'auriez pas vu le titre de l'article... Beatle John, donc, après avoir sorti une série d'albums expérimentaux avec Yoko, revient à de la musique écoutable avec son premier album solo, Plastic Ono Band, produit par... tiens tiens... Phil Spector, qui avait également produit le Harrison et le Let It Be des Beatles. Des sept albums solo que Lennon a sorti, Plastic Ono Band demeure sans le moindre doute son sommet, et est un album... comment dire... éprouvant, et émotionnellement terrifiant.

Vous avez bien lu. A travers ces 39 minutes de musique se cache un album littéralement bouleversant. Lennon, nouvellement trentenaire, a voulu, avec Plastic Ono Band, faire sa psychanalyse musicale, exorciser ses démons. Et des démons, le John en a beaucoup. Il n'a que peu connu ses parents, il n'a pour ainsi dire jamais vu son père, et sa mère, Julia Lennon, est morte quand il commençait à bien la connaître. Bref, Lennon n'a pas eu une enfance gaie, et éprouve, à l'époque, de la rancoeur envers les Beatles, et envers McCartney (il le prouvera dès l'année d'après avec How Do You Sleep, une chanson qu'il regrettera). Tout ça, il l'expose dans cet album à la pochette agréable et campagnarde. Le contenu, bien que magistral, n'est pas aussi reposant que le contenant, croyez-moi. Et il s'ouvre sur l'une des intros les plus paralysantes, les plus malsaines, les plus lugubres de toute l'histoire du rock. Quatre coups de cloche, une lourde cloche d'église. Et ce n'est pas les cloches du mariage... Déjà, ambiance ! Mais on n'en est qu'au début. Soudain, subitement, la musique part et Lennon clame Motheeeeeeer, you had meeee, but I never had youuuuuuuu... Cette chanson, c'est Mother. Une chanson absolument terrifiante et terrassante, dans laquelle Lennon parle de sa mère partie trop tôt, mais également de son père, qu'il n'a, donc, quasiment pas connu. Le morceau relève de la pure torture mentale, avec cette batterie lourde, pesante. Et surtout, dans sa fin, alors que l'on est littéralement terrassé par ce que Lennon nous balance, il se met à faire des cri primaux inimaginablement terrifiants à partir de cette phrase qui semble résonner comme un leitmotiv: Mama don't go, daddy come home ! Lennon fait exploser ses peurs enfantines, et en quelques sortes, son orphelinat (ses parents n'étaient pas morts, mais il ne les a pas connu enfant quand même). Il avait déjà écrit sur sa mère: Julia sur le double blanc des Beatles, était grandiose, mais il s'agissait d'une ballade toute calme, acoustique. Ici, il y a toute une force, qui met l'auditeur à genoux à chaque fois. Oui, on pourrait écrire un livre sur Mother, sur ce choc auditif absolu, qui constitue décidément un des sommets les plus Everestiens de Lennon.

John revient au calme avec Hold On, une chanson courte (même pas 2 minutes) qui constitue l'un des moments légers de l'album. En tous cas, après Mother, ça ne fait pas de mal ! I Found Out est beaucoup plus rock, rudimentaire, ténébreuse, vicieuse même. On sent un Lennon énervé, qui en a marre. Ici, il hurle plus qu'autre chose. On vous avait prévenu, cet album est avant tout un défouloir, une cellule d'asile musicale. Résultat, ce I Found Out brut de décoffrage comme rarement chez John, à défaut d'être le sommet de l'album, est efficace et burné, et ne souffre pas de sa production assez primitive (justement, si elle avait été parfaite, ça aurait gâché l'ambiance du morceau !). Maintenant que Beatle John n'a plus Paul et George sur le dos, il peut faire ce qu'il veut sur son album à lui. Et on aurait pas imaginé un morceau folk venir après I Found Out. Et pourtant, c'est le cas. Et c'est même un morceau folk contestataire, digne de Bob Dylan, qui suit. Bienvenue dans LA chanson de Lennon, ou du moins, un de ses classiques absolus. Une chanson qui sera reprise à toutes les sauces (Marianne Faithfull, David Bowie, Noir Désir, Marilyn Manson, Green Day, Bézu...), que tout le monde a déjà entendu une fois dans sa vie, j'ai nommé Working Class Hero. Une diatribe sur la considération de la classe ouvrière, qui sera censurée à la radio, car assez provocatrice. Franchement, que dire d'autre ? Classique total, parfait de ses paroles jusqu'à la gratte. Working Class Hero est une protest song immense, qui se passe de commentaires.

Isolation refermait la face A sur une bien belle note. Ballade mélancolique et sublime, beaucoup trop courte, et qui se laisse aller comme pas deux, jusqu'à sa catharsis, ce passage assez énervé qui constitue sans doute le meilleur moment de la chose. Lennon a rarement aussi bien chanté que sur cette ballade fusionnelle entre piano et batterie, dont Lenny Kravitz, qui semble porter cet album en haute estime (voir sa phrase en haut de la chronique), s'est sûrement inspiré pour son Stand By My Woman magnifique. Dans un autre style, Roger Waters, bassiste du Floyd, dira que Isolation est l'une de ses chansons préférées. Bref, une chanson sublime qui continue d'inspirer, à l'image de Lennon lui-même. La face B s'ouvre sur le chef d'oeuvre absolu Remember. Ici, curieusement, c'est la même recette que Isolation, avec cet espèce de fusion parfaite entre piano et batterie. La mélodie a tout d'une ballade magnifique, et pourtant, le morceau est rapide, speedé. Mais il reste toujours très pop, s'étend sur une durée parfaite. A noter qu'il se termine très subitement, sur un bruit d'explosion, ce qui fait toute son originalité. On a en effet l'impression que Lennon joue à vitesse accélérée, comme s'il savait qu'une bombe allait péter bientôt. Le résultat est magistral, et Remember constitue l'un des tous meilleurs moments de ce premier album solo de Lennon.

Love est un classique, sorti en single à titre posthume, en 1982. On avait proposé à Lennon de le sortir en single à l'époque. Il n'avait pas voulu, pensant que la chanson ne marcherait pas. Il y a de quoi penser ça: l'intro est très calme, le morceau vient très progressivement, et part tout aussi progressivement dans sa fin. Pas très commercial, tout ça. Pourtant, aujourd'hui, Love est un morceau reconnu qui se trouve sur tous les best-ofs de Lennon. Et pour cause, c'est tout simplement... sublimissime. On trouve dans les accords de piano les prémices d'Imagine, et Love est encore plus belle, presque déchirante, même. Pleine d'espoir (un des rares morceaux de l'album qui soit plein d'espoir, sûrement le seul d'ailleurs...), où John les bienfaits de l'amour. Monumental, somptueux. S'en suit le sommet de l'album du point de vue de la durée. Avec 6 minutes ou presque au compteur, Well Well Well est un infatiguable et terrassant blues-rock, qui part ensuite en transe incroyable à la I Found Out. Et comme sur le morceau cité, Lennon est énervé sur Well Well Well. Les paroles sont pourtant légères, mais le John a envie de crier, sur le coup. La production très garage rock est parfaite pour le morceau. Toutefois, Well Well Well se traîne un peu en longueur, et est le morceau que j'aime le moins sur l'album. Mais c'est vraiment pour chipoter: objectivement, c'est un sommet précurseur de groupes garage/blues comme les White Stripes ou les Black Keys.

Le morceau suivant, par contre, est une pure merveille mélancolique comme les feuilles d'automne sur le gravier. Look At Me est un morceau beaucoup trop court, et fantastique du début à la fin. Musicalement, il m'a toujours fait penser à Julia, sauf que cette fois, Lennon se centre sur lui-même. En résulte une chanson très personnelle, qui s'écoute comme si on rentrait dans la peau du bonhomme. Immense. Et enfin, il y a le final. Oh putain, le final. Appelé aussi "sommet absolu de Lennon en solo", voici God. Et là, on atteint le septième ciel. God est tout simplement un des plus grands morceaux jamais écrits par John Lennon. Le gars présente sa vision de Dieu. D'après lui, "Dieu est un concept par lequel nous mesurons notre souffrance". Puis il expose un tas de choses ou de personnes auxquelles il ne croit pas, ou plus. De la Bible à Hitler en passant par Bob Dylan. Et quand il en arrive à "I don't believe... IN BEATLES", silence vif et absolu. La dernière minute de la chanson est absolument bouleversante: "I was the walrus, but now, I'm just John"... Avant de conclure par cette phrase qui hantera longtemps l'auditeur, "The dream is over". Cette chanson veut dire, est l'exorcisme Lennonien de 30 ans d'existence. En 4 minutes. The dream is over, oui, car il n'est plus là, le Lennon ambitieux et plein d'avenir des Quarry Men. Il n'est plus là, le Lennon attachant et gentiment niais de la Beatlemania. Il n'est plus là, le Lennon hippie, moustachu et compositeur de mini-opéras rock psychédéliques et défoncés. Il n'est plus Beatle John. Qeulque part, en gagnant son indépendance musicale, il a accompli un acte de maturité incroyable, et tout est résumé dans ce God littéralement époustouflant. Inutile de dire que musicalement, c'est Byzance miniature sur son lit de caviar. Lennon a toujours ce petit pincement au coeur, ça se ressent dans sa voix. Il s'est rarement fait aussi grandiose, personnel, et l'auditeur en sort déboussolé, épuré. Dire que ces grands nigauds de U2 donneront une suite (ratée, en plus) à ce morceau... Quelle honte. God est l'une de ces chansons qui vous retournent toujours autant 10 000 écoutes après. Un morceau grandiose, la perfection même.

On terminera sur cet épilogue presque consternant de tristesse. My Mummy's Dead, 50 secondes comme sorties d'un vieux transistore, où John chante que sa mère est morte, et son désarroi. Mon dieu, rien que le titre annonce la couleur. C'est... horrible, dans un certain sens du terme. Une fin choc, brutale, à l'album, comme si God n'avait pas suffi... Inutile de préciser, après, que Plastic Ono Band n'est pas vraiment l'album à écouter au réveil. C'est une véritable expérience, une question philosophique mise en musique, sur la condition d'une star du rock dont la vie n'a pas été facile. Il a suffi de ce disque pour tout épurer dans la tête de John. Dès l'année d'après, avec son sublime deuxième album Imagine, on sentira un Lennon changé, trentenaire. Finies les conneries, je suis heureux avec ma Yoko, même si tout ne sera pas rose (la fameuse période du Lost Weekend est encore à venir...). Reste cet album monumental, choc inégalé et toujours aussi dérangeant, composé de pas moins de quatre putains de classiques Lennoiens, et sans le moindre doute la 2ème plus grande oeuvre d'un ex-Beatle en solo, juste derrière All Things Must Pass. Précisons enfin que, la même année, Yoko Ono sortira également un Plastic Ono Band, avec la même pochette, mais des chansons différentes, "chantées" (pour ne pas dire "braillées", "aboyées") par elle. Des deux albums, la légende retiendra celui de John.

La légende est vraiment bien foutue.

1. Mother (5.34)

2. Hold On (1.52)

3. I Found Out (3.34)

4. Working Class Hero (3.47)

5. Isolation (2.51)

6. Remember (4.32)

7. Love (3.20)

8. Well Well Well (5.57)

9. Look At Me (2.53)

10. God (4.12)

11 My Mummy's Dead (0.49)