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S'il y a une chose que j'admire par dessus tout chez Daft Punk, c'est leur capacité à se renouveler de fond en comble à chaque nouvel album, et surtout, leur faculté, grâce à ce renouvellement permanent, à mettre tout le monde dans leur poche petit à petit. C'est que notre robotique duo français a toujours su manier, très naturellement, le juste milieu parfait entre talent artistique et talent commercial, et chaque nouveau projet du groupe ouvre un nouveau chapitre de leur conquête du monde. Lorsqu'ils débarquent en 1997 avec Homework et ses Da Funk ou autres Around The World, ils foutent d'entrée une branlée au monde de l'électro/dance et d'une certaine hype. Puis quatre ans après, avec Discovery, tout en conservant le public du premier album, le côté pop FM de One More Time (une grosse daube, qui plus est) leur met dans la poche le grand public, celui qui ne se tient pas forcément au courant de l'évolution de la musique et qui n'en avait pas grand chose à faire des Punk Idiots jusque-là. Human After All, enfin, et son concept de déshumanisation de la musique, montre les grandes ambitions du groupe à des amateurs de musique plus expérimentale, qui ne brosse pas l'auditeur dans le sens du poil. Et puis, à part une BO déjà oubliée, plus rien. Trois chapitres, Daft Punk a conquis la planète. S'en aller là-dessus ? Non. Guy-Man et Thomas Bangalter se heurtent à un problème de taille: ils n'y arrivent plus. Le risque de se mettre tout le monde dans la poche, et de ne vouloir décevoir personne. Complexe. Mais le génie de la symbiose artisticommerciale des Daft Punk frappe encore. Il ne s'endort jamais. On va mettre une batterie là-dessus, une vraie. Oh, et une basse. Et une guitare. Et on va faire venir Nile Rodgers, la légende du funk. Pharell Williams, pour le guest hip-hop intelligent et éclectique, du type qui sait réunir tout le monde aussi. Giorgio Moroder, notre précurseur. Paul Williams, ça fera plaisir aux nostalgiques pop 70's, et nous fera venir par ailleurs un public sans doute plus âgé. Panda Bear, pour garder la hype. Julian Casablancas, rock'n'roll baby ! Et allez, Chilly Gonzales, ce pianiste génial que tout le monde admire mais que personne ne connaît vraiment. On va mélanger tout ça à une promo mystérieuse faisant en sorte que les mélomanes de tous genres, même ceux qui ne nous aimaient pas à la base, commencent à se dire "putain, il va être intéressant cet album !". Les critiques en chaleur: c'est géniaaaaaaal ! Une pochette classe. Enfin, un gros tube bien accrocheur, du genre planétaire. Et c'est torché. Jackpot, Guy-Man. Mais oui, Thomas.

Random Access Memories.

Pareil chef d'oeuvre de business laisse pantois. Tout a été calculé pour que Daft Punk règne à nouveau sur la Terre entière. Prenez ce single, par exemple, Get Lucky, avec Nile Rodgers et Pharell Williams (lequel, entre cette chanson et Blurred Lines de Robin Thicke, a tout compris à l'art du comment garder un portefeuille garni en vacances). Le riff instantané, où l'on reconnaît tout de suite la patte de son auteur, ce refrain qui accroche du feu de Dieu et se retient facilement. Une phrase que l'on retient immédiatement aussi, I'm up all night to get lucky, que tout le monde peut fredonner, symbole de la gloire. Daft Punk a tout compris à la recette du tube en 2013. En plus d'être une arme de guerre commercialement, Get Lucky est d'une grande qualité musicale, un peu pour les mêmes raisons finalement. Riff, refrain. Ah, bien sûr, la prod nickel qui vient couronner le tout. Tout le monde aime Get Lucky, c'est bien simple. Parce que tous les bons ingrédients sont réunis. Guy-Man et Thomas ne sont pas cons: derrière le tube, la même fine équipe est réunie autour d'un Get Lucky 2, Lose Yourself To Dance. On prend exactement le même principe et on recommence. D'ailleurs, dès la sortie de l'album, Lose Yourself To Dance a curieusement fait l'unanimité autour de ceux qui découvraient le disque, et un certain buzz sans que Daft Punk ait eu besoin de la promouvoir le moins du monde. Difficile de déterminer une chanson préférée entre les deux, chacune est une petite bombe funky de notre temps, avec une section instrumentale au poil, qui sait fédérer tout un pan du public par sa facilité (dans le bon sens du terme), par son côté instantané mais inusable. Dans la même veine, l'ouverture de l'album, Give Life Back To Music, sait happer l'auditeur direct avec son intro en grande pompe.

Daft Punk nous offrirait donc un disque de funk ? Non, le groupe est trop intelligent pour ça. 2/3 titres similaires, l'auditeur prend son pied. 13 fois le même titre, il zappe. Random Access Memories navigue autour de plusieurs styles, sans jamais trop rencontrer le Daft Punk d'avant, mais avec une certaine familiarité. Renouvellement. Le groupe va par exemple chercher au plus pur rayon pop. De ce côté-là, la recette est très souvent réussie: Instant Crush, dans laquelle apparaît Julian Casablancas, se distingue par une illusion de puissance derrière la douceur: la guitare enveloppe l'auditeur, le berce, et en devient dangereuse. Car d'un coup d'un seul surgit ce refrain vintage de grande classe, où Casablancas s'illustre. Résultat, la chanson est l'une des plus efficaces de l'album, sans compter parmi les plus évidentes. Fragments Of Time vient se poser dans la même catégorie, bien qu'étant plus légère. Par conséquent, la production ici est moins efficace, un peu trop lisse, voire un poil gênante. Mais quelque chose là-dedans sent bon le soleil, le refrain est de ceux que l'on ne peut pas détester, sans pour autant verser dans la nunucherie à minettes. Ce morceau est racé. Funk, pop, même combat sur ce Random Access Memories. L'auditeur est caressé mais le résultat est loin, très loin d'être désagréable.

L'auditeur n'est cependant pas caressé tout le temps, ça serait trop facile. Pour le faire réagir un peu, Daft Punk a choisi de faire tenir son disque sur trois piliers, trois morceaux plus longs que le reste, et aussi plus ambitieux, jusqu'à vouloir taper dans la pièce montée grandiloquente. Le premier de ces trois morceaux est la grosse baffe de l'album. Giorgio By Moroder. Neuf minutes au cours desquelles le groupe rend hommage à Giorgio Moroder (sans blague !), à travers, d'abord, un témoignage du monsieur lui-même. Ce qui l'a poussé à faire de la musique, sa tentation pour les sounds of the future, la découverte de son génie, finalement - même s'il semble bien trop modeste pour en parler de la sorte. Puis, un premier virage s'opère, Daft Punk se lance dans un gimmick synthétique à la Moroder, enchaîne de sublimes variations dessus, jusqu'à ce que les cordes arrivent. C'est là que les larmes montent. Si, si. Foutez-vous de ma gueule; mais avez-vous déjà écouté ce morceau à fond au casque ? On reparlera ensuite de l'effet que ça fait, surtout lorsque vous l'écoutez pour la première fois, lorsque le thème principal repart par-dessus les cordes. Cet effet est frissonnant, suffit à lui seul à faire de Giorgio By Moroder le haut sommet du disque. La fin, elle aussi, est d'une puissance qui dépasse l'entendement: la basse s'éclate puis la guitare surgit dans une explosion furieuse, le bouquet final est saisissant. Oui, Giorgio By Moroder est un chef d'oeuvre. Et là, l'auditeur n'est plus brossé dans le sens du poil: là, il se met à vivre la musique qu'on lui propose, à la prendre avec sérieux, avec les tripes. Daft Punk réussit son coup, once again.

Le deuxième morceau de cette trilogie est celui avec Paul Williams, Touch. L'intro rappelle évidemment Phantom Of The Paradise (Paul Williams y jouait Swan et a composé l'ensemble de la musique du film), puis la voix chevrotante de l'ami Swan, dans un grand éclair de nostalgie, surgit. Touch est en réalité un espèce de gros gloubiboulga en plusieurs parties, où le groupe ne se refuse rien. Moins puissant que Giorgio By Moroder, c'est également l'opposé de ce morceau: là où l'hommage à Moroder vous frappe de plein fouet dès la première écoute, Touch en nécessite plusieurs, est difficile à appréhender. Au final, Touch n'est sans doute pas la pièce montée parfaite escomptée, Daft Punk se perd un peu dans un dédale ambitieux mais risqué. A la limite, le troisième volet de la trilogie et final de l'album, Contact, est plus "sobre" (tout est relatif) mais plus marquant: morceau instrumental, le plus électronique de l'album. Une montée en puissance assez intense, à écouter là encore à fond au casque. Tel la fusée qui s'envole vers la stratosphère, Contact semble aussi ouvrir, pourquoi pas, vers de nouvelles ambitions futures pour le groupe. Ici, on contraste assez avec le reste du disque, mais le résultat reste très satisfaisant, bien qu'il puisse paraître sans doute un peu surchargé au goût de certains (et ils n'auraient pas tort de le penser).

Alors, bien sûr, tout n'est pas excellent sur Random Access MemoriesThe Game Of Love, gentiment soupasse, en a fait glousser plus d'un. C'est joli, mais un peu mièvre, tout comme Within, le morceau avec Chilly Gonzales, où l'idée de départ est bonne, mais le résultat final assez guimauve bien que superbement réalisé. Beyond possède une intro hollywoodienne de haute classe mais finit surtout par provoquer l'ennui, tout comme l'instrumental qui la suit directement sur le disque, Motherboard. Enfin, on ne saurait trop où ranger Doin' It Right, morceau minimaliste, assez bien foutu mais plutôt irritant au bout de quelques écoutes. Là est peut-être ce qui manque encore à Daft Punk: Guy-Manuel de Homem-Christo et Thomas Bangalter n'ont jamais réussi le disque parfait, chaque album contient au mieux ses 2/3 titres inutiles, au pire ses deux-tiers complètement infâmes (Discovery). Mais cela, pour le seul exemple de Daft Punk, est un problème moindre. Le génie de ce groupe réside dans ce qui a été dit en début de chronique, et finalement, Random Access Memories en est la représentation parfaite: le duo sait prendre des risques, aller toucher coûte que coûte tous les publics possibles, se renouveler sans cesse quitte à pondre quelques trucs pas top de temps en temps. Et c'est bien pour ça qu'ils ont toujours récolté mon plus haut respect.

1. Give Life Back To Music (4:34)

2. The Game Of Love (5:22)

3. Giorgio By Moroder (9:05)

4. Within (3:43)

5. Instant Crush (5:34)

6. Lose Yourself To Dance (5:57)

7. Touch (8:18)

8. Get Lucky (6:09)

9. Beyond (4:52)

10. Motherboard (5:41)

11. Fragments Of Time (4:37)

12. Doin' It Right (4:18)

13. Contact (6:24)