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Nous sommes en 1977. Jacques Brel a 48 ans. Il n'a rien enregistré de nouveau depuis l'adaptation française de L'Homme De La Mancha en 1967, et est parti mener sa vie à l'abri de tout, aux îles Marquises. Il a gagné assez de pognon, la vie semble donc parfaite pour ce grand chanteur Belge. Sauf que voilà: il est ravagé par le cancer. Il sait qu'il n'en a plus pour longtemps à vivre, c'est ainsi qu'il retourne à Paris afin d'enregistrer son coup final. Après l'enregistrement, il retourne aux Marquises, mais pour quelques mois seulement... Car son état de santé ne lui permet pas de tenir là-bas, il se voit forcé de se faire hospitaliser à Paris. Il meurt à Bobigny le 9 Octobre 1978, à l'âge de 49 ans. Son testament musical, sobrement surnommé Les Marquises, ne connaît aucune promotion commerciale, et il se vend pourtant à des centaines de milliers d'exemplaires. Le succès est tel que la moitié des chansons de l'album deviendront des classiques absolus du chanteur, alors qu'elles étaient destinées à rester dans l'anonymat. La pochette est bien sûr totalement significative, prémonitoire. Et en quasiment 50 minutes, Brel se met à nu, passe par toutes les ambiances, fait ses adieux.

Il va être très difficile de parler de cet album, tellement il est beau, profond, magnifique. Tout commence par un grand succès de Brel, Jaurès. Un hommage grandiose et vibrant à nos aïeux, aux petites gens du début du XXème siècle, et à cet emblème absolu de l'époque qu'est Jean Jaurès. Le morceau suivant est tout aussi sublime. La Ville S'Endormait est inspirée par Le Désert Des Tartares de Dino Buzzati. Une chanson sur la mort, avec un accompagnement musical sublime. Un début d'album sinistre, mais immense. Et tout aussi immense est la suite. La troisième perle de l'album est sans aucun doute ma chanson préférée de Brel, sa plus forte, sa plus intense. Vieillir. Encore une chanson sur la mort, la vieillesse. C'est le thème principal de l'album. Brel, en chanteur hors du commun, parle du trépas de manière bouleversante, en faisant parfois des clins d'oeil à certaines étapes de sa vie. Et le refrain de la chanson s'achève sur une conclusion terrifiante de réalité: "Mourir, cela n'est rien... Mourir, la belle affaire ! Mais vieillir... ah, vieillir...". Impossible de ne pas frissonner profondément en écoutant ça. C'est là que l'on comprend ce que veulent dire les mots "poète" et "chanteur".

Frissonnante également est Le Bon Dieu. Superbement bien reprise par Arno quelques années plus tard, la verison originale vaut également son pesant d'or. Encore une fois, une conclusion saisissante et culte achève le morceau: "Tu n'es pas le bon Dieu... Toi tu es beaucoup mieux: tu es un homme !". Et si la musique peut faire un peu vieillote, le contenu, lui, est toujours aussi beau. Puis Brel annonce une chanson comique. C'est Les F... . Dans cette chanson, le voilà qui fustige allègrement les Flamingants. Malheureusement ce morceau est horriblement daté, et n'arrive plus vraiment à convaincre. On ne peut pas en dire d'autant d'Orly, véritable merveille narrant la séparation d'un jeune couple à l'aéroport que-vous-savez, le tout sous les yeux du narrateur, autrement dit, Brel. Chanson métaphorique, aussi. Significative. Et si à travers ce morceau, Brel parlait tout simplement de lui-même, en train de se séparer de sa vie ? Magistral.

Bon, je suppose que tout le monde connaît Les Remparts De Varsovie. Un grand moment, assez décalé et jouissif, que j'ai longtemps détesté, mais qui au final, se revèle être génial. Plus émouvant est Voir Un Ami Pleurer. Et oui, ça en fait des tubes, sur Les Marquises ! Une des plus belles chansons de Brel, tout simplement. Mais que dire de Knokke-Le-Zoute Tango... Chanson très drôle s'il en est, comme Brel savait les faire, et la plus longue de l'album.

Jojo est belle à en chialer. Juste une simple guitare sèche accompagne la voix de Brel, qui parle à son meilleur ami durant une nuit entière, en espérant que celui-ci l'écoute depuis sa tombe. Sûrement la chanson la plus triste de l'album, et en même temps, on ressent ici un brin d'optimisme. Et encore une fois, un signe dérangeant, un épitaphe total de la part de Brel. Malheureusement, ce très grand moment est gâché par Le Lion, indéniablement le ratage de l'album. Une chansons assez anodine, anecdotique, dont on ne tirera pas grand chose (si ce n'est quelques métaphores Breliennes drôles par moments). Mais pour le final, il y a le titre éponyme. Les Marquises. Magistral, arrangements sobres mais juste ce qu'il faut. Brel parle ici de là où il vit depuis plusieurs années maintenant. Un coin beau, paradisiaque, qu'il sera, et il le sait bien, obligé de quitter prochainement, un jour ou l'autre. Putain de cancer, qui aura ravagé les plus grands...

Voilà, tout est dit sur Les Marquises. Un chef d'oeuvre absolu que nous offre Jacques Brel. Et encore, 'chef d'oeuvre absolu'... L'expression est faible. Disons, Oeuvre d'Art fondamentale. Je finirai en reprenant une phrase de mon confrère ClashDoherty, qui disait, dans sa propre chronique: Une superbe leçon de vie que ce disque. Voilà, la messe est dite.

1. Jaurès (3.36)

2. La Ville S'Endormait (4.37)

3. Vieillir (3.46)

4. Le Bon Dieu (4.44)

5. Les F... (3.27)

6. Orly (4.20)

7. Les Remparts De Varsovie (4.05)

8. Voir Un Ami Pleurer (3.50)

9. Knokke-Le-Zoute Tango (5.10)

10. Jojo (3.13)

11. Le Lion (3.29)

12. Les Marquises (3.54)