Radiohead_Kid_A

Il ne faut jamais confondre "meilleur album" et "album préféré". On peut très bien avoir un album préféré de tel ou tel groupe sans qu'il soit forcément le meilleur de ce même tel ou tel groupe. Par exemple, le meilleur album des Doors est incontestablement L.A Woman; pourtant mon préféré est Strange Days. Le meilleur album de Cure est Pornography, mon préféré est Disintegration. Indéniablement, c'est la même chose avec le cas Radiohead. Tout le monde vous dira ça, et moi-même je le pense: leur meilleur album est l'unique, l'incomparable, la merveille OK Computer. Mais mon grand préféré du groupe, mon chouchou, c'est le suivant, Kid A. Je vais tenter d'expliquer pourquoi, mais un peu d'histoire avant... Kid A est à la fois adoré et mal-aimé, comme n'importe quel album de transition. C'est le mot, ce quatrième album de Radiohead est la transition entre la période pop-rock, classique dirons-nous, et la sombre musique assez inclassable qui suivra après. En fait, ce n'est même pas de la transition, c'est carrément un changement radical de style, un virage hautement casse-gueule à 360° si c'est pas plus. Certes, on trouvait déjà des traces électro-morbides dans OK Computer, mais l'ensemble restait quand même fortement rock alternatif. Ici, ce n'est plus du tout de l'alternatif, c'est devenu du complètement inclassable, un mélange tremblant (mais pas faiblard) d'électro, de pop, de rock, d'ambient. En ce sens, je crois que l'on peut voir en Kid A un successeur moderne et dépressif du Before And After Science de Brian Eno. Nul doute que Radiohead a puisé de l'inspiration en Eno... Bref, Radiohead innove complètement avec cet album sorti dans l'intimité en l'an 2000, sans la moindre promo en single (en même temps, allez chercher un tube FM là-dessus...). Dès l'année d'après, ils sortiront un disque de la même trempe, Amnesiac. Album qui porte bien son nom pour certains, et qui aurait pu s'appeler "Kid B" pour d'autres, tellement les deux disques sont complémentaires. Mais, malgré la réussite de Amnesiac, ce dernier n'arrive pas à la cheville de Kid A. En même temps, dur de passer après un tel album.

10 titres, 50:01 minutes. Rageant, ça, à croire que c'est fait exprès: la fin de la piste 10 est entièrement silencieuse, pourquoi ne pas l'avoir raccourcie d'une seconde, bordel ? Enfin, tant que la musique est bonne, on ne va pas s'en faire... Aucun single comme précisé plus tôt, et pourtant, trois énormes classiques absolus du groupe, toujours joués en live: The National Anthem, Idioteque et surtout Everything In Its Right Place, morecau toujours sublimé en concert. Et c'est justement sur lui que commence l'album. Alors, pour faire simple, Everything In Its Right Place consiste en une suite de bidouillages sonores en ce qui concerne la voix de Thom Yorke. Et ces bidouillages ne sont pas faits au hasard: faites démarrer deux Everything In Its Right Place à 17 secondes d'intervalle, vous verrez l'édifiant résultat... C'est une manière gonflée de commencer l'album, franchement, on ne s'attend pas vraiment à ça de la part de Radiohead. Côté musical, en plus, c'est assez ambiant, dans le style Eno... Ce titre est énorme dans le sens où on se dit "comment ont-ils pu ouvrir un skeud tant attendu par des centaines de milliers de fans avec ça ??". Et à mon humble avis de chroniqueur rock des bas-fonds, c'est justement cette question qui a fait que la chanson est devenu un énorme classique, une hymne des fans de Radiohead refermant la plupart du temps les concerts. Quel titre d'ouverture en tous les cas; un des meilleurs moments de l'album !

L'album continue sa virée infernale dans les méandres du bizarre avec le titre le plus zarb' du disque, l'éponyme Kid A. Mélange musical absolument déroutant, voix de Yorke méconnaissable et terrifiante... Oubliez le Radiohead de The Bends, il est bien loin. Malgré ça, du moment que l'on est pas un ardent pisse-froid qui se trémousse dans son fauteuil de luxe, un exemplaire de Télérama à la main et le dernier album de Carla Bruni en fond, on en reveut. On en veut encore de ce machin génial, on veut l'explorer de bout en bout, et alors arrive un des tous meilleurs moments de l'album pour nous satisfaire, bande de glandeurs que nous sommes. L'orgasmique, le déluge musical absolu The National Anthem. Ici, Radiohead se fait l'empereur du rock expérimental moderne. Ce morceau m'a toujours fait penser à The Narrow Way Part 2 de Pink Floyd (Ummagumma, 1969), car basé sur le même principe: toujours la même chose en fond, toujours un riff incroyable et ravageur non content d'avoir avec lui une rythmique d'enfer. Mais ce qui marque, c'est ce bruit complètement barré et insupportable qui arrive sur le devant de la scène progressivement. Au final, The National Anthem se termine dans un bordel pas possible tout plein de gimmicks sonores, et laisse place à une pure merveille, j'ai nommé How To Disappear Completely. Cette chanson aurait très bien pu avoir sa place sur OK Computer... Envoûtant, frissonnant même, la chose est un magnifique déluge mélodique, une ballade juste déchirante, peut-être la plus belle chanson de Radiohead. Yorke a rarement aussi bien chanté: il y est sublimissime. How To Disappear Completely est l'équivalent d'une bonne séance chez votre psychiatre: beaucoup de choses, d'emmerdes quotidiennes, sont évacuées. Ce morceau libère l'auditeur, lui laisse une force surhumaine, presque... Et puis, j'arrête là, car on dit bien que devant la perfection, il faut se taire, non ?

L'intermède de l'album est le charmant et très ambiant Treefingers. C'est calme, apaisant, reposant. Ca permet de souffler après tant de débâcles émotionnelles de tout genre. On est totalement, ici, dans ce que Brian Eno a pu faire. Oui, à mon avis, Radiohead s'en est vraiment inspiré ! Mais vous qui aimez les sensations fortes, ne stressez pas: ça recommence. Avec deux de mes chansons préférées du groupe, clairement. La première est Optimistic. Peut-être la plus rock du lot, elle est plus accessible que le reste, c'est à la limite celle qui aurait pu faire un bon single. Mais elle reste à l'image de l'album: envoûtant, mélodique et bizarre à la fois. Une pure merveille, en tous les cas... Je n'ai pas grand chose à dire dessus, en fait. Et à mon avis, je n'aurai pas non plus grand chose à dire sur In Limbo. Je crois bien que cette chanson est ma préférée de Radiohead, tous albums confondus. Après rélfexion, oui, franchement, c'est ma chanson préférée du groupe. Point. Choix étonnant s'il en est, mais cette chanson est purement incroyable: belle à en chialer, et un peu expérimentale, tout ça à la fois. Yorke y est renversant, surtout dans le cri final, et on regrette franchement que In Limbo ne soit pas plus longue: c'est un délice absolu, une chanson qu'on est forcés de se repasser plusieurs fois. A mon avis, la plus forte de Radiohead, un titre au-delà des mots. Même le bordel sonore final est magnifique...

Dommage qu'après un tel sommet intervienne le point faible de l'album. Pas qu'Idioteque soit mauvaise, loin de là, mais on regrettera tout de même quelques longueurs, et surtout un climat trop froid pour Kid A. C'est ça le gros point faible du titre: il n'a pas sa place sur Kid A, je l'aurais plus vu sur Amnesiac, perso. Kid A est et demeure, malgré sa pochette et son climat étrange, un album pour le moins chaud, envoûtant, et au final, bien qu'il n'en ait pas vraiment les apparences, chaleureux. Amnesiac reste tout de même plus froid, plus paumé dans l'inconnu... Et en cela Idioteque aurait été parfaite sur Amnesiac. Mais elle reste une très bonne chanson quand même. Plus agréable à l'oreille, plus "dans le sens du poil" est Morning Bell. Une chanson apaisée à l'atmosphère un peu oppressante en même temps. Bien qu'une sublime reprise plus bruyante du nom de Morning Bell/Amnesiac ait été faite sur l'album suivant, c'est la version originale qui reste la meilleure. Envoûtant et flippant à la fois, comme tout Kid A dans son ensemble. Autre chose, la fin de Morning Bell reste longtemps en mémoire ! Enfin, Motion Picture Soundtrack est un peu le Good Night (Beatles, 1968) de Kid A, l'atmosphère mièvre et sirupeuse en moins. En effet, là où la chanson de Ringo était une merdasse totale dégoûlinant de bons sentiments, Motion Picture Soundtrack est réfléchie et superbe. Une belle conclusion en somme. Passées les trois minutes du morceau, c'est le silence pendant une minute avant un très très court bonus track instrumental. Puis c'est encore le silence jusqu'à ce que le compteur indique 7 minutes... Faudra m'expliquer ce truc bizarre... Pourquoi ce silence ? Sûrement pour faire retomber l'atmosphère un peu pesante de Kid A...

Au final, cet album est une merveille de l'histoire du rock. Je le trouve plus puissant et recherché que OK Computer, même si ce dernier est sans le moindre doute plus grandiose. Mais ici, la bande des frères Greenwood atteint la pure expérience musicale. Expérience. C'est pour cela que Kid A demeure un de mes albums de chevet et un des meilleurs albums des années 2000. Et par la suite, si Radiohead fera encore des disques de ce style, jamais ils n'arriveront, en revanche, à égaler le sommet de ce diamant brut, fleuron de la musique ambiante, électro-rock et expérimentale.

1. Everything In Its Right Place (4.17)

2. Kid A (4.45)

3. The National Anthem (5.55)

4. How To Disappear Completely (5.53)

5. Treefingers (3.42)

6. Optimistic (5.18)

7. In Limbo (3.36)

8. Idioteque (5.08)

9. Morning Bell (4.28)

10. Motion Picture Soundtrack + bonus track (7.00)